Talons hauts et godillots

Des pieds ornés, « maquillés », chouchoutés. Ses 43 paires de chaussures sont des écrins « pour mettre en scène cet objet très érotique ». Françoise aime quand le pied se dévoile par une échancrure, mais juste un peu, comme un décolleté. Et n’aime pas le mettre à nu. On laisse deviner, on dissimule, on fait désirer, un peu de mystère s’il vous plaît ! Et puis, la voix maternelle lui répétant enfant «ne marche pas pieds nus, mets quelque chose » l’accompagne. Il faut les protéger. Eviter tout contact malencontreux. Car « ils nous portent ». Dans une pièce réservée de l’appartement, où que l’on pose notre regard, les chaussures pointent le bout de leur nez. Et sont aussi nombreuses que bigarrées :  escarpins façon « Louis XIV », sandales Ali-Baba, converses dorées, godillots ou talons hauts, ce patchwork lui permet de changer de peau. De se travestir, brouiller les cartes, se « déguiser en femme », une fois quitté le chantier où elle travaille comme décoratrice d’intérieur.

Etudiante, Françoise jonglait déjà entre chaussures rétro ( sa première paire, un vrai trésor toujours précieusement gardé, date de la troisième, en 1977 !) et « doc martens » coquées. Outil indispensable quand on est chanteuse et « programmeuse de la boîte à rythme » dans un groupe punk appelé « Les dames ».

A 23 ans, sa licence d’arts plastiques en poche, Françoise tombe sur un prospectus d’Air France, « recherche hôtesse de l’air ». Pourquoi pas. L’occasion de mettre enfin les pieds dans un avion, de voyager, pendant une petite année, pas plus… Mais ses « sauts de puces » aux quatre coins du globe, les rencontres avec des passagers de passage, éphémères et plus ou moins marquants, vont finalement durer vingt ans. Au malheur parfois de ses petons. Son orteil droit s’en souvient bien. C’était en 2001. Lors d’un vol Airbus 3-10 en direction de Conakry. Une descente d’avion suivie d’une remontée trop violentes. Les pieds de Françoise se retrouvent en l’air, avant de lourdement retomber sur le sol.

Ces petits os cassés, ces miettes impossibles à recoller, sont comme une piqûre de rappel. Qu’elle a fait le bon choix. Aujourd’hui, son grand saut à elle, c’est enfin quitter l’uniforme pour la truelle et les pots de peinture à plein temps. C’est décidé. Françoise ne laisse plus les aléas de la vie marcher sur ses pieds.

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Une réponse à Talons hauts et godillots

  1. Emmanuelle dit :

    Ton angle approche est légère, poétique et très originale. En plus, la rédaction est une gourmandise pour les yeux: dynamique, concise, aiguisée à la justesse du verbe.

    En clair, j’adore le concept et je t’encourage à continuer. Amitiés Hélène.

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