La Marge Raconter la vie des autres, de ceux mis a l'index. Parce que dans la marge, on ecrit toujours en rouge.

14fév/110

Elsa, femme de taulard

par Eric Kuoch

Elsa (1) se bat pour un homme condamné à 15 ans de prison ferme pour viol et inceste. Entre rejet, solitude, et incompréhension, elle vit la prison de l'extérieur. Cette exclusion sociale, elle en a fait son cheval de bataille.

Prison de Seodaemun à Seoul Corée du Sud - crédit : Flickr/CC/Dar

Elle est assise sur le muret et personne ne pourra l’en déloger. Elle a raison et va le prouver. À la maison d’arrêt de Fresnes, personne n'a le droit de s’asseoir ou sauter par dessus « la murette » qui sépare détenus et visiteurs. Mais Elsa, 41 ans, n’est pas du genre à se laisser impressionner. Lorsque les matons lui ordonnent de descendre, elle brandit la copie d’une loi de 1983 qui interdit toute « séparation au parloir ». Elle l’avait glissée dans une de ses poches. « Vous n’avez pas honte ? Vous en prendre à une femme d’à peine 1,58m! » leur lance-t-elle, furieuse. Le directeur, prévenu de l’incident, intervient. Il lui donne raison. Victoire.

Elle a un grand sourire quand elle parle de cette histoire. « Ça a fait jurisprudence », plaisante-t-elle. « Fresnes va enlever le muret. J'en suis à l'origine », dit-elle, fière. Elsa appartient à ce monde des proches de détenus. Ces quelques 60.000 familles qui, en 2010, selon les chiffres du ministère,  vivent au rythme de la prison. Les 21 années de geôle de son mari sont ses larmes de combat. Elle en a fait une association créée en octobre 2010 (2), dont le site compte déjà 3 000 visites. Un moyen d’aider ces conjointes qui se retrouvent perdues, une fois leurs maris en prison. Aider celles qui sont « comme elle ».

Double coup de massue

Charlotte, 19 ans, une amie, elle-même ex-femme de détenu, la qualifie comme « une battante, une femme généreuse ». Toute en rondeur et un mental d’acier. Mais son monde s’écroule le 3 mars 2005. Son mari, Philippe est accusé pour inceste sur sa belle-fille, Manon. Elsa est effondrée, « quand je l’ai su, s’il avait été en face de moi, je l’aurais tué ! », s'écrie-t-elle, en colère. Mais elle tente de relativiser aujourd’hui, quitte à atténuer la vérité, « il n'y a pas eu viol. Mais des attouchements ».

L’ex-femme de Philippe porte aussi plainte contre lui, mais cette fois pour viol sur leur fille. Elsa s’emporte et lance : « elle a embrigadé Jeanne. Il y a eu faux témoignage, accuse-t-elle. La fille de mon mari l'a avoué il y a quelques mois ». Un peu tard. En mars 2006, le verdict tombe : 15 ans ferme et 6 ans avec sursis. Il a d'abord fallu digérer, « ça m'a pris deux ans pour lui pardonner, mais j'y suis arrivée. J'aime mon mari malgré ce qu'il a fait », avoue-t-elle, le regard fixé sur son alliance.

« Les tombés pour mœurs sont mal vus en taule. Si tu as touché à des enfants, c'est ta fête », souligne-t-elle. Elsa connait les règles qui régissent la prison, les vexations, les violences physiques ou morales entre détenus ou avec les matons. Philippe est incarcéré depuis cinq ans, « il est passé par Nanterre, par Fresnes, la pire des maisons d'arrêt, les conditions de vie y sont dures. Il est en Normandie depuis 2 ans. Ça se passe mieux. Mais la prison c'est pas le club Med », indique-t-elle.

Enfermée de l'extérieur

Ils ont divorcé pendant l’enquête pour qu’elle ne soit pas inquiétée. Alors, il a fallu faire des pieds et des mains pour obtenir un droit de visite, « c'est dur d'avoir quand on est pas reconnue comme femme du détenu. Mais j'ai réussi », triomphe-t-elle. Depuis, qu'importe la ville, elle lui rend visite. À Nanterre ou à Fresnes, elle allait le voir régulièrement, même en semaine. Pour la Normandie, c'est une autre paire de manches, « c’était tous les week-ends au début, mais c’était trop coûteux. Maintenant c'est tous les 15 jours. Il a fallu s'adapter ». Les grands-parents d’Elsa habitent à 80 km de la prison, le logement est gratuit, alors elle ne se plaint pas.

En plus des visites, l'association lui prend du temps. Une routine spartiate : « j'y consacre 12 heures par jour, j'y pense toute la journée. Elle regarde par la fenêtre du café et poursuit, mécanique. Le code pénal et le code de procédure pénale sont mes livres de chevet ». Elle boit une gorgée de café et reprend, « de toute façon, je ne sors pas, tous mes amis sont partis quand ils ont su. On est considéré comme des criminelles, comme nos maris ». Une solitude qu'elle relativise, « mes amies, ce sont ces femmes que j'aide ». Elle repousse en arrière ses cheveux roux, et avoue gênée, « je me bats pour moi plus que pour lui. J’en ai besoin pour ne pas trop penser à lui. C’est un peu égoïste... »

Le paradoxe d'un combat

Son mari a effectué un long travail sur lui-même. « Il avait conscience d’avoir un problème, celui de ne pas être ‘normal’ », selon les mots d’Elsa. Violé à l’âge de six ans, il n’en avait parlé à personne. « Il l’a évoqué une fois avec moi, mais c’est tout. Ses parents l’ont appris au procès ». Mais elle l’assure, « il a beaucoup réfléchi dans sa cellule ». Pour elle, même la pédophilie, un mot qu’elle assume, ne justifie pas « les conditions d'incarcération, indignes d'un pays comme la France ».

Alors elle s'emporte, quand les gens critiquent son soutien à un homme qui a touché à sa fille, « les enfants grandissent et partent. Je ne veux pas sacrifier ma vie et finir seule! », s'énerve-t-elle. « Je respecte son combat, mais je ne l’approuve pas. Elle idéalise trop son mari », lâche son amie, Charlotte. Il est son grand amour, une véritable passion. Ils se sont rencontrés sur internet en 2003, « je l'ai vu pour de vrai en janvier 2004, à la gare de l'Est. Il était beau, intelligent, cultivé, l'homme parfait. Un coup de foudre! ». Deux mois après ils se marient. Ils affrontent désormais la tempête, mais toujours à deux.

La tempête, c'est la politique pénitentiaire française. Mais Elsa n'a pas peur. Son caractère ne le permet pas. Elle dénonce une politique du calendrier, « on rentre à telle date pour sortir à telle autre. Aucun suivi ! ». Son idéal, une prison qui prendrait en compte l'évolution du détenu, « quand on a fait le travail sur soi, on devrait pouvoir sortir (de prison). Sinon c'est la  rechute ».

Avec les remises de peine, son mari sera sorti en 2022. Mais Elsa l'assure, même après, elle continuera à s'investir pour les femmes de détenus, « c'est pas parce qu'il sera sorti que je vais m'arrêter. Même s'il me le demandait, je lui dirai non. Et il le sait ». La « murette » qui sépare les détenus de leur femme, elle s'est assise dessus, et personne ne pourra l'en déloger.

(1) Les noms ont été modifiés, pour raison de respect pour l'intégrité physique et morale des personnes concernées.
(2) Le nom de l’association en question ne peut être divulgué par respect de l’intégrité physique et morale des personnes concernées.
Commentaires (0) Trackbacks (0)

Aucun commentaire pour l'instant


Leave a comment

(required)

Aucun trackbacks pour l'instant