La Marge Raconter la vie des autres, de ceux mis a l'index. Parce que dans la marge, on ecrit toujours en rouge.

25fév/112

Chambre 23, dossier 8, 14 minutes

par Juliette Droz  (illustrations Coline Droz)

En charge des comparutions immédiates, la 23ème chambre de la Cour d'appel de Paris scelle le sort des prévenus en temps réel. Une procédure judiciaire simplifiée. Et expéditive.

« Dossier numéro 8. Monsieur Badiou V. » A l’annonce du greffier, un garçon en blouson gris se dresse dans le box des prévenus. Aujourd’hui, c’est mercredi – jour du défilé des comparutions immédiates. Flanqué de trois magistrats, le président, Maître Guitare, commence par vérifier l’identité du jeune homme. Il débite la biographie de Badiou comme une notice de montage. Date et lieu de naissance, âge, nationalité, profession, lieu de résidence. Hochements de tête timides derrière la vitre des prévenus. Le regard fuyant, le jeune homme d’origine africaine oscille de gauche à droite.
Badiou a été interpellé le 8 novembre dans le métro de Belleville. Sous son pull, une « protubérance » suspecte : 502 grammes de résine de cannabis. En trente secondes chrono, le juge Guitare rejoue le film en accéléré. Le couloir de métro, la transaction avortée, l’interpellation. « Je devais récupérer une enveloppe et la filer à un mec en Dolce Gabbana », bredouille le jeune homme, les bras croisés derrière le dos. « Des copains à la Courneuve m’avaient dit que je pourrais me faire 300 ou 400 euros. C’était sur mon chemin pour rentrer, alors je l’ai fait. » Riposte du président : « Vous n’êtes pas un consommateur de drogue. Vous ne voulez pas vous pourrir la vie, mais aider à pourrir celle des autres, ça ne vous pose pas de problème ? »
Juchée sur une estrade face au banc des prévenus, la procureure se lève et tempête : « A 19 ans, quand on dit vouloir préparer son bac, que fait-on à 22h dans la rue, à faire n’importe quoi ? ». Derrière la vitre maculée de traces de doigts, Badiou fait silence. Le ton du président frise la provocation : « J’espère que vous ne faites pas un bac vente pour vous préparer à un commerce de ce genre », ricane-t-il. Sur le banc de la défense, yeux au ciel et sourire navré.

A l’heure du réquisitoire contre Badiou, la joute est inéquitable. D’un côté un gamin de 19 ans pris en faute, de l’autre une procureure aux faux airs de maîtresse d’école. La punition ? Huit mois de prison avec sursis, assortis de travaux d’intérêt général. L’avocat commis d’office déblatère sa plaidoirie en quelques minutes. Le prévenu n’est pas un professionnel, son casier judiciaire est vide. Affaire classique.
Après délibération, le jugement tombe. Sans surprise, Badiou est déclaré coupable. Il écope de quatre mois de prison avec sursis, plus 160 heures de TIG. L’huissier remet un document à l’avocat et Badiou quitte la chambre 23. Affaire classée. En tout, l’opération n’aura duré qu’une quinzaine de minutes. Ton monocorde de l’huissier qui enchaîne : « Dossier numéro 9. Monsieur Karim E. » Devant la porte de la chambre 23, quatre copains trépignent. Tapes dans le dos et visages soulagés : « Il a intérêt à les faire ses « tiges » ! »

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  1. Poignant! bravo !


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