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13mar/112

David, SDF : « Je meurs si je ne suis pas rase de pres »

Par Judith Duportail

Depuis dix ans. 133 000 personnes se demandent tous les jours comment manger, où dormir, comment se laver. Etre digne, quand on a ni travail ni logement. Quand la vie se résume à trois lettres : SDF. David est l’un d’entre eux. Nous l’avons suivi dans son combat pour ne pas sombrer.

crédit : Flickr/CC/Ludo29880

David change de chaussettes deux fois par jour. «Je marche toute la journée, je ne veux pas puer des pieds», explique-t-il en posant sur un radiateur la première paire de la journée qu’il a lavée à la main. Il s’assoit sur une chaise à proximité sans quitter ni son chapeau ni son manteau. «Je me lave tous les jours, je meurs si je suis pas rasé de près. Ma hantise, c’est d’être sale». Alors il se débrouille, entre les douches, les lavabos et les machines à laver des centres d’accueil, comme ici, à La maison dans la rue dans le 12ème arrondissement de la capitale. «Je m’achète dès que je peux du gel douche antibactérien en pharmacie, poursuit David, ça coûte 10 euros, tant pis si je ne fume pas pendant plusieurs jours. Je ne veux pas attraper des puces, vous imaginez, des puces...comme un chien.»

David parvient à faire illusion : rien ne laisse paraître son extrême pauvreté, jusqu’à ses ongles soigneusement coupés. A part, peut-être, son lourd sac en bandoulière qu’il emmène partout avec lui. «Je n’aurais jamais cru devenir comme ça, avant», confie David.

Avant, il vendait du prêt-à-porter féminin sur les marchés. Pendant 30 ans, il mène sa vie entre sa femme, sa maison et sa fille. La dégringolade commence quand il perd son permis de conduire, pour ivresse au volant. «Sans permis, je ne pouvais plus travailler. Et ma femme s’est barrée. On était en vacances aux Saisies dans les Alpes, elle m’a dit qu’elle partait avec ma fille». Après avoir passé une semaine chez un ami, chez un autre, puis dépensé toutes ses économies à l’hôtel, ce tunisien d’origine, d’une quarantaine d’années, s’est retrouvé à la rue en juillet.

«Je ne veux pas finir saoul et dégueulasse»

La première nuit, David ne savait pas «comment faire». Alors il est allé dans le métro, comme les clochards qu’il avait vus dans un documentaire «sur Canal» (Dans la peau d’un sdf diffusé en 2006 sur Canal +, ndlr). Quand il parle des sans-abri, David ne dit pas «nous» mais «ils», dernier rempart entre lui et le monde de la rue. «Je ne sais pas comment ils font, je ne sais pas comment ils font», répète-t-il tout au long de nos conversations. «Je ne veux pas finir comme ça, saoul et dégueulasse, par terre, dans la rue ou dans le métro.» Pour garder la tête hors de l’eau, David raconte qu’il s’accroche à des petites choses. «Je ne fraude plus jamais dans les transports, alors que ça m’arrivait de le faire quand je n’avais plus de tickets. Je préfère traverser Paris à pied plutôt que de me faire arrêter par les contrôleurs, c’est la honte, j’ai déjà assez honte.»

David passe quasiment toutes ses nuits à «Midnight express», un centre d'hébergement à Porte de Clignancourt à Paris. Il l’a renommé «Midnight express», parce que là-bas, tout s’achète et tout se vend. Une cigarette, 50 centimes, une savonnette, 1 euro. Mais parfois, le centre affiche complet. Pendant la vague de froid du mois de décembre, David a passé une nuit complète dehors.

«J’ai mon banc où je vais souvent l’après-midi, à côté de l’hôpital Rothschild», raconte David. «J’ai passé la nuit là, sans fermer l’oeil. Je n’ai pas pu m’emmitoufler dans des cartons, comme font les autres, je n’y arrive pas, je n’ose pas. J’avais peur que ma fille passe et qu’elle me voie, qu’elle se dise ‘c’est mon papa’.» Car David cache la vérité à son ex-femme et sa fille de 12 ans qui vit avec elle.

Quand son téléphone sonne et que «Amour», où son ex-femme est toujours répertoriée, apparaît sur l’écran, David se transforme. Il respire profondément, bombe le torse, et répond d’un ton enjoué : «Merci de m’appeler ! Je vais très bien et toi ?» Qui le croise dans la rue à cet instant ne pourrait pas imaginer qu’il fait semblant. «T’as entendu parler de la Loppsi ? Ah comme je regrette les années Mitterrand ! Bon et le boulot, ça marche bien ?»

«Si je tiens, c’est pour ma fille»

Le plus dur, c’était Noël, raconte le père de famille. «Tous les ans, avant, j’achetais un sapin à ma fille et on le décorait ensemble. Je lui achetais la meilleure variété, pour pas qu’il perde ses épines ! Cette année, j’ai pas pu, elle m’a demandé au téléphone pourquoi on fait pas notre sapin, pourquoi papa...» David s'interrompt, laisse un silence, essuie les larmes qui lui coulent sur les joues. «Il faut que je m’en sorte», lâche-t-il.«Si je tiens, c’est pour elle, c’est pour elle que je ne bois plus sinon je ferais comme tout le monde, je me saoulerais pour trouver un peu de réconfort.»

Se nourrir n’est pas le plus difficile, raconte David. «Pour manger, je me débrouille. J’ai grossi, vous imaginez, grossir en étant SDF ! Alors je me force à moins aller au Restos du coeur. Je suis musulman, mais je ne dis jamais non à de la bonne charcuterie ! Depuis que je suis à la rue je me venge sur le saucisson.»

«Je pense tous les jours à l’après»

Lors de notre dernière rencontre, David est comme ragaillardi. Il enchaîne ses phrases sans laisser de silence, rit plus fort, ses yeux se perdent moins dans le vague. Il a décroché du travail. Inscrit au Pôle emploi dont il «n’attend rien», David démarche les agences d’intérim. «J’ai des missions d’agent d’accueil. Si je trouve un centre où je peux dormir le jour, je pourrais travailler la nuit et avoir un plein temps. Donc un salaire, et à terme un logement.» David ne veut pas s’emballer trop vite, mais ne peut pas s’empêcher de rêver : «Je pense tous les jours à l’après. Je pense à la maison que je m’achèterai plus tard. J’imagine comment je la décorerai, ma fille aura une grande chambre avec des belles plantes vertes, j’en prendrai soin. Je n’irai même pas chez Ikea, mais chez Habitat, ça sera beau. Je n’oublierai jamais mes nuits dehors. Une bonne soirée au restaurant, on l’oublie, mais une nuit dehors, seul, jamais.»

*le prénom a été modifié

Commentaires (2) Trackbacks (0)
  1. ok, j’ai pleuré.


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