Donc, je suis allé écouter Angelo Debarre à la Taverne de Cluny. Et c’était « sympathique ».

Angelo Debarre« Sympathique » parce que ce n’est jamais déplaisant d’entendre des musiciens jouer du bon jazz manouche. C’est un genre qui offre des mélodies toujours agréables, avec quelques accords mineurs ou augmentés, juste là où il faut pour flatter l’oreille. Les rythmes sont entraînants et en descendant mon demi de Leffe, j’ai constamment la jambe gauche ou la main droite qui bat la pulsation. Cette musique a le don d’être vraiment là, présente dans l’esprit et le corps du spectateur, même quand il n’écoute pas vraiment.

« Sympathique » ? Une parfaite musique d’ambiance, donc. Pour l’essentiel, ça s’arrête là. La faute aux musiciens ou la faute au spectateur ? Peu importe. Rapidement, je me contente de me laisser bercer sans réellement écouter et la discussion avec les copains devient plus prenante que le son des guitares.

Car Angelo Debarre et ses compères ne surprennent pas vraiment. Ils donnent un peu l’impression d’être en mode « automatique ». En train de jouer des morceaux qu’ils ont déjà interprétés des dizaines de fois ensemble. Avec une formation routinière : contrebasse, guitare rythmique et guitare soliste. Ils n’ont pas l’air de s’amuser et jouent sans complicité particulière, ni entre eux, ni avec le public. Tout est rodé, bien rodé, trop rodé.

Angelo Debarre

Cette description pourrait également être celle de la Taverne elle-même. Quelques boiseries chaleureuses, une lumière tamisée et des photos de musiciens de jazz sur les murs. Une pièce spacieuse, des grands miroirs et pas mal de gens. L’ambiance est policée et les consommateurs, propres sur eux discutent gentiment en partageant leur verre ou leur repas. Il n’y a pas d’éclats de voix, seulement quelques rires et applaudissements pour ponctuer chaque morceau.

C’est à peine si l’atmosphère change pendant l’entracte… On ne peut pas dire qu’on s’y sente mal, c’est tout le contraire. Mais, il me manque quelque chose. Peut-être est-ce trop « juste comme il faut » : une soirée parfaitement gentillette pour écouter quelques cordes swinguer. Certains soirs, la Taverne de Cluny passe du rock plutôt que du jazz manouche. Une métamorphose ? Je suis curieux.

Maintenant que je suis de retour en France, je vais en profiter pour me remettre à parcourir les bars en quête de bonne musique. En feuilletant le Lylo du moment, je suis tombé sur un concert incontournable : Angelo Debarre à la Taverne de Cluny. C’est jeudi soir à 21h, et comme toujours à la Taverne, on ne paie que la conso (pas donnée, nous sommes d’accord, mais au moins, ils ont quelques bonnes bières en bouteille).

Angelo Debarre

Pour ceux qui ne connaissent pas déjà, Angelo Debarre est une de figure majeure du jazz manouche contemporain. Je l’ai déjà croisé à l’automne au festival Jazz en Touraine, à Montlouis. Il avait su s’entourer de musiciens exceptionnels : Ludovic Beier à l’accordéon, Marius Apostol au violon et, last but not least, Dorado Schmitt à la guitare. C’était assez génial, même si j’avoue que c’était surtout Beier qui m’avait emballé. Cette fois, il sera la seule star sur scène, avec son trio. Ça devrait donner quand même.

Angelo Debarre

Clairement, c’est un musicien impressionnant. Une technique de fou, des impros parfaitement maîtrisées. Un vrai voyage. Je n’ai qu’un reproche à lui faire, celui que j’adresse en général au jazz manouche aujourd’hui : il n’y a pas que Django dans la vie ! Quand j’entends de la musique manouche, j’ai rarement l’impression d’entendre autre chose que du Reinhardt sans les grésillements des vieux enregistrements. Si ma mémoire est bonne, c’était un peu le cas avec Debarre en septembre. Mais c’est un peu parce que je suis un gros blasé et que j’ai beaucoup écouté ce genre de musique dans une vie antérieure. Il reste néanmoins que c’est un grand artiste et que je sais déjà que je passerai une très bonne soirée jeudi prochain. J’espère que je ne serai pas le seul !

(Photos : Angelo Debarre sur la scène de Jazz en Touraine à Montlouis, le 11/09/2010)

Rue du Sahel, XIIe arrondissement, 17h. C’est un dimanche après-midi grisonnant, presque pluvieux. Le quartier est aussi joyeux que la météo. J’ai l’impression de ne plus être à Paris, mais dans un quartier périphérique d’une ville de province. Caen, Rennes ou Tours, ce serait pareil. C’est vrai que je ne suis pas dans la capitale depuis longtemps, alors forcément j’ai tendance à imaginer que tout ici ressemble aux endroits que je pratique un peu et qui m’émerveillent encore. Les rues du Louvre  et de Montmartre, quelques morceaux de Ve arrondissement, le Marais et Place d’Italie… En tout cas, ce dimanche-là, ce bout de XIIe me semblait réellement triste et sans âme. Arrivé devant La Coulée douce, ça s’annonce guère mieux. Je me demande déjà ce que je fais là. Pensais-je vraiment trouver de la vie, de la joie ici ? Je me suis contenté de farfouiller l’ami Lylo. Même dans cette ville, trouver du jazz dans un bar une fin de week-end n’est pas évident.

Gaël Horellou trio + David Sauzé

J’entre. Snobinard, j’hésite quand je comprends que c’est un PMU. Quatre musiciens s’échauffent. Deux saxos – un ténor et un alto – une contrebasse et une batterie. Impression de déjà-vu : je suis persuadé d’avoir déjà entendu le ténor. Où ? La moustache finit par me rafraîchir la mémoire. David Sauzé. Un duo de saxophones aperçu en première partie d’Erik Truffaz à la Renaissance il y a quelques années. Je crois me souvenir que c’était coolos. Cette fois, il accompagne le Gaël Horellou trio.

Je m’assois devant une table en carreaux de faïence rouge et jaune, commande un demi, feuillette encore le Lylo et attends que ça vienne. Derrière moi, des coupures de presse consacrées aux courses hippiques. Au comptoir, deux peluches : un cheval et un ours. Une déco qui contraste avec les échantillons de café très « tradis » qui ornent le mur derrière les artistes. Le tout crée une ambiance difficile à saisir, pas très cohérente. 

David Sauzé
David Sauzé

 

La musique commence doucement. Rien d’extraordinaire à mon oreille. Pour l’instant, le bar est quasiment vide. J’aurais dû m’en douter aussi : est-ce qu’un concert de dimanche après-midi, coincé entre les métros Bel-Air et Château de Vincennes, soulèverait les foules ? Ce jazz, grosso modo, c’est du bop (contrairement à ce qu’on trouve sur le myspace de l’artiste). Ca bouge bien, la technique est là. Et s’ils ne renouvellent pas le genre, c’est loin d’être convenu. Pas désagréable, mais un peu froid.

Enfin, un temps seulement. Petit à petit, le ton monte, le troqué se remplit. Public restreint (une vingtaine de personnes au plus fort) mais bigarré. Des jeunes, des vieux. Des habitués du bistrot, des fidèles du groupe. Ca cause, ça applaudit, ça discute. Quelques enfants dansent. Des mamans aussi, avec leur rejeton dans les bras. La musique s’échauffe en même temps. Lancés, ils finissent par m’emporter avec eux. Il y a un talent indéniable dans leurs improvisations, une vraie ingéniosité, de belles trouvailles. Ca rebondit, ça surprend. Le duo de saxophone fonctionne vraiment : ils savent s’écouter et se répondre. Les soli de contrebasse et de batterie sont également de bonne tenue, mais je me laisse beaucoup plus porter par le son des vents. On ne se refait pas, c’est mon instrument.

Gaël Horellou
Gaël Horellou

 

Rue du Sahel, 12e arrondissement, 19h. Retour au trottoir inhabité. Drôle de contraste. Pendant quelques instants, les quatre musiciens ont su emplir de couleur ce bout de grisaille. Peut-être finalement que le lieu n’était pas si inintéressant que ça. Ca me donnerait envie d’y retourner un autre dimanche, voir si la programmation est toujours aussi sympathique. Une certitude : j’ai passé cette fin d’après-midi en bonne compagnie.