L’enfance d’une pièce

 

Hector et Andromaque dans la mise en scène de Louis Jouvet (1935).

L’accouchement s’est fait dans la douleur mais la pièce est finalement née. L’idée de la pièce, tout au moins. La distribution, aussi. La pression des auditions est retombée. La guerre n’aura pas lieu au sein de l’ATQL : chaque comédien a un rôle. Pourtant, l’étonnement est de mise au moment de l’annonce. Ahouva, notre metteur en scène, malmène nos a priori, va à contre-courant de nos attentes, innove en somme. Qui pensait endosser le rôle d’Hécube (femme de Priam et mère d’Hector) revêt les royales parures d’Andromaque. Qui souhaitait porter l’armure d’Hector revêt les nippes du géomètre. C’est aussi cela le théâtre. Entrer dans un rôle que l’on ne comprend pas, qui ne nous correspond pas, uniquement parce qu’un metteur en scène a l’intime conviction que c’est celui qu’il nous faut.

Les auditions sont terminées, la pièce est lancée. Pour combien de temps ? Le contrat théâtral est à durée indéterminée : plusieurs semaines ? Plusieurs mois ? Nul ne peut le prévoir. Mais tous se sentent engagés par ce pacte silencieux et sont prêts à s’oublier pour devenir un personnage de pure fiction. Un personnage qui peut être une marionnette, une allégorie, une caricature ou… un véritable caractère. Ce sera alors l’acmé du jeu théâtral : incarner l’artifice et la réalité tout à la fois. Mais pour l’heure, il faudra se familiariser avec un personnage, apprendre à la connaître, vivre avec lui au quotidien. La cohabitation est loin d’être aisée. Cinq mois. Les comédiens ont cinq mois pour fusionner avec un être de papier, qui n’existe que par les mots, un être de rien qu’il faudra (re)créer sous les yeux du spectateur. Il n’y a décidément « pas de petits rôles. Seulement de petits acteurs » (Claude Coulon).

DE GUICHE : Avez-vous lu Don Quichotte?

CYRANO : Je l’ai lu.
Et me découvre au nom de cet hurluberlu.

DE GUICHE : Veuillez donc méditer alors… (…)
Sur le chapitre des moulins! (…)
Car lorsqu’on les attaque, il arrive souvent…

CYRANO : J’attaque donc des gens qui tournent à tout vent?

DE GUICHE : Qu’un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
Vous lance dans la boue!…

CYRANO : Ou bien dans les étoiles!

Extrait de Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand (Acte II, scène 7)

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