Faux filage

Les amour de Pâris et Hélène, par David

Un mercredi soir comme les autres, rue Saint-Roch. La troupe est (presque) au complet : c’est l’heure du premier grand filage. Mais c’est un « faux filage » : pas de costumes, ni de mise en scène, seulement le texte. Ahouva a annoncé la couleur : les filles du chœur seront (très) déshabillées (le public nombreux par une logique de cause à effet), Polyxène traversera la scène sur une trottinette et Hélène portera un cygne sur la tête. Black Swan version nympho. Giraudoux, comme vous ne l’avez jamais vu… (D’ailleurs, c’est bien possible que vous ne l’ayez jamais vu. Donc : Giraudoux, comme vous ne le verrez jamais plus. Pessimiste mais vendeur)

D’abord, un petit récap de l’histoire (un peu inspirée d’un vague poème mythologique, L’Iliade) : Hélène, fille de Zeus et femme de Ménélas (gros rustre libidineux si l’on en croit le film avec Brad Pitt… mais on ne cèdera pas à cette facilité), coule des jours heureux sur le littoral grec lorsque le beau Pâris se pique de la charmer et de la ramener chez lui à Troie. La reine se laisse gentiment enlever, nue, sur la plage, et débarque, toute fraîche, dans une cité qui voit revenir de la guerre ses valeureux combattants. L’enlèvement est motif de guerre mais Hector en a ras-la-casquette de trancher la gorge à des cueilleurs d’olive et aspire à un peu de paix auprès de sa femme Andromaque, enceinte jusqu’aux dents. Là-dessus, Demokos s’en mêle : ce poète du dimanche, conseiller de Priam, veut la guerre coûte que coûte au nom de la « beauté ». Le roi de Troie, lui, tente de réconcilier tout le monde… tout en reluquant sa belle-fille (Hélène, pas Andromaque). Le décor est planté. Sans compter le chœur qui joue la mouche du coche et Oiax qui veut se taper la femme d’Hector. Tout cela devient franchement graveleux. Heureusement que la vertu d’Hélène est là pour apporter une touche de poésie : en trois jours et trois nuits de traversée, Pâris ne l’a pas touchée, assure-t-elle avec le visage même de l’innocence. Il n’y a pas de raison d’en douter. Mais les gabiers ont tout vu et sont fermement décidés à raconter leur version de cette « chaste » croisière.

Pâris, éternel lover (Yannick Oudin)

Pâris vaut bien une pièce

Pâris a pour lui la beauté, l’insouciance, la jeunesse. Il est charmeur, facile à vivre, épicurien. Pourtant, c’est l’un des personnages les moins sympathiques de la pièce. Sa légèreté prend le visage de l’indifférence. Il est heureux, oui, mais aussi inconséquent et terriblement narcissique. Il ne souffre jamais de la séparation parce le sentiment amoureux lui est étranger : tout lui est égal, une femme en vaut une autre. Il précipite la cité  dans une guerre sanglante pour une femme qu’il n’aime pas et qui ne l’aime pas. C’est là le drame d’Andromaque et de la pièce toute entière : la guerre est supportable tant qu’elle a un sens. Mais mourir pour une imposture, c’est singer la tragédie : le drame est là mais le sublime, lui, s’est envolé.

Une autre fois.
Il faisait nuit encore. De l’eau glissait
Silencieusement sur le sol noir,
Et je savais que je n’aurais pour tâche
Que de me souvenir, et je riais,
Je me penchais, je prenais dans la boue
Une brassée de branches et de feuilles,
J’en soulevais la masse, qui ruisselait
Dans mes bras resserrés contre mon cœur.
Que faire de ce bois où de tant d’absence
Montait pourtant le bruit de la couleur,
Peu importe, j’allais en hâte, à la recherche
D’au moins quelque hangar, sous cette charge
De branches qui avaient de toute part
Des angles, des élancements, des pointes, des cris.

Et des voix, qui jetaient des ombres sur la route,
Ou m’appelaient, et je me retournais,
Le cœur précipité sur la route vide.

Les Planches courbes, Yves Bonnefoy (2001)

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