Les Bonnes sous LSD

Solange (Flore Lefebvre des Noëttes) et Madame (Aurélia Arto)

Jean Genêt est un digne héritier de Sade. Raffinement dans la perversité, jeux de rôle masochistes, relations incestueuses… l’élève a peut-être même dépassé le maitre dans Les Bonnes. Dès la première représentation en 1947, Jean Genêt déclarait que c’était l’objectif de la pièce de créer un tel malaise chez le spectateur. Objectif atteint par la mise en scène de Guillaume Clayssen à l’Etoile du Nord.

Solange et Claire sont les bonnes de « Madame ». Excédées par leur condition de servantes et remplies de la haine que leur inspire leur maitresse, elles font arrêter son amant en envoyant une lettre anonyme à la police. Mais leur soif de destruction ne s’arrête pas là. Elles n’ont qu’une idée en tête : « Tuer Madame ». Strangulation, asphyxie, poison : elles envisagent tous les moyens de mettre à mort le symbole de leur asservissement. Mais de jeux de rôle pervers en mises en scène morbides, elles finissent par retourner leur haine l’une contre l’autre, jusqu’au drame final…

Solange (F. Lefebvre des Noëttes), Madame (Aurélia Arto) et Claire (Anne Le Guernec)

Guillaume Clayssen n’a pas eu peur d’en faire des tonnes. Visuellement, la mise en scène est époustouflante : on a le sentiment d’assister à une succession de tableaux plus esthétiques les uns que les autres. Ou de photos de David LaChapelle. D’immenses drapés couvrent les murs du théâtre. Le fond de la scène, dévoilé tout à la fin, est un immense patchwork de chemises colorées et Madame porte des tenues orgiaques et une perruque à la Marie-Antoinette. Mais plutôt que de servir le texte, le décor et les costumes baroques ont tendance à le reléguer au second plan. On est fasciné par la statue centrale, qui représente une espèce de monstre mythologique aux pattes griffues, au point d’en oublier le drame qui se joue sur scène.

Le jeu des acteurs est dicté par un parti pris précis du metteur en scène : créer une atmosphère cauchemardesque de folie et de décadence. « Madame » arrive sur scène telle une diva en plein délire. Les deux bonnes ne cessent de divaguer sur le meurtre hypothétique de leur maîtresse et frisent sans cesse la crise de démence. Jusqu’à l’apothéose finale… S’il est difficile d’adhérer totalement à cette extravagance parfois excessive, Guillaume Clayssen a le mérite d’aller jusqu’au bout de sa mise en scène hallucinée. On aime ou on n’aime pas, mais au moins on y croit. Les Bonnes sous LSD, vous en rêviez, Clayssen l’a fait.

Monologue final de Solange :

Solange : « Hurlez si vous voulez ! Poussez même votre dernier cri, madame ! (Elle pousse Claire qui reste accroupie dans un coin.) Enfin ! Madame est morte ! étendue sur le linoléum… étranglée par les gants de la vaisselle. (…) Oh ! Madame… Je suis l’égale de Madame et je marche la tête haute… (Elle rit). Non, monsieur l’Inspecteur, non… Vous ne saurez rien de mon travail. Rien de notre travail en commun. Rien de notre collaboration à ce meurtre… Les robes ? Oh ! Madame peut les garder. Ma sœur et moi nous avions les notres. Celles que nous mettions la nuit en cachette. Maintenant, j’ai ma robe et je suis votre égale. Je porte la toilette rouge des criminelles. Je fais rire Monsieur ? Il me croit folle. Il croit que les bonnes doivent avoir assez bon goût pour ne pas accomplir des gestes réservés à Madame ! Vraiment il me pardonne ? Il est la bonté même. Il veut lutter de grandeur avec moi. »

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