Ionesco ou l’art du comique grinçant

Après un petit intermède en Andalousie (on ne se refuse rien), les Pages savantes reviennent avec un chef d’œuvre de 1962 : Le Roi se meurt, d’Eugène Ionesco.

« Théâtre de la dérision » selon Emmanuel Jacquart (directeur de l’Institut d’études théâtrales de Strasbourg), « théâtre de l’absurde » selon les manuels scolaires, la pièce d’Eugène Ionesco (1909-1994) est du moins « absolument moderne », c’est-à-dire en rupture totale avec le théâtre de tradition de Claudel, Anouilh ou Giraudoux.

Première nouveauté : l’absence d’intrigue. Les deux femmes du roi, Marguerite et Marie (notez l’onomastique biblique), lui annoncent qu’il va mourir dans 1h30. Ce sera la durée exacte de la pièce. Mais par la suite, nulle péripétie. La pièce se résume aux complaintes d’un roi qui refuse de disparaître, d’abdiquer son pouvoir démiurgique, de rejoindre le néant originel.

La pièce est empreinte des grandes inquiétudes philosophiques de l’époque : le XIXème siècle positiviste a périmé l’idée de Dieu, l’homme se retrouve seul et inutile face à l’absence de sens et l’insupportable idée de sa propre disparition. La mort est l’épreuve suprême, « l’examen » inévitable. Inconcevable et inacceptable, elle est le cœur et la raison d’être de la pièce.

Ionesco avait les idéologues en horreur. Le Roi se meurt est donc loin de s’inscrire dans la « littérature à thèse », dont Sartre est le plus éminent représentant. Ionesco évite cet écueil parce qu’il refuse de soumettre sa prose à l’exigence d’une idéologie, fût-elle religieuse comme chez Claudel, ou politico-philosophique comme chez Sartre.

Le thème est sérieux, tragique même : on assiste à l’agonie d’un roi qui ne peut se résoudre à quitter la lumière du jour, un roi qui voit son existence soumise aux mêmes contingences que le reste du monde et qui refuse de l’accepter. Dans Le Mythe de Sisyphe, essai d’Albert Camus qui traite de la même révolte, l’absurdité de l’existence humaine était profondément tragique. Il n’y avait pas de place pour la dérision.

Chez Ionesco, au contraire, le drame n’exclut pas le rire. Comique et tragique sont intimement liés mais il s’agit d’un comique grinçant, désabusé, le seul qui subsiste lorsque le désespoir a tout envahi. Comme le dit Schopenhauer dans Le Monde comme volonté et comme représentation, « on dirait que la fatalité veut, dans notre existence, compléter la torture par la dérision ; elle y met toutes les douleurs de la tragédie, mais, pour ne pas nous laisser au moins la dignité du personnage tragique, elle nous réduit, dans les détails de la vie, au rôle du bouffon. »

Bon dimanche et à la semaine prochaine pour une petite virée avec Bernard-Marie Koltès…

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