Fin de partie, de Beckett : dépresso-thérapie

Hamm (Serge Merlin) et Clov (Jean-Quentin Châtelain) au Théâtre de la Madeleine

On ne va pas voir une pièce de Beckett l’esprit léger. Mieux vaut être prévenu : l’expérience est éprouvante. Le décor minimaliste et les immenses murs gris font paraitre les personnages dérisoirement petits, misérables. Dans son fauteuil, au milieu de la scène, Hamm est recouvert d’un linceul. La mort est là avant même que la pièce n’ait commencé : on n’est clairement pas là pour se marrer. Encore que… « Rien n’est plus drôle que le malheur… c’est la chose la plus comique du monde », dit Beckett à travers son unique personnage féminin, Nell.

Comme toujours chez le dramaturge irlandais, les personnages sont infirmes, diminués. Le maître des lieux, Hamm, est un vieil aveugle en fauteuil roulant. Son domestique-esclave, Clov, ne peut pas s’asseoir et se déplace le dos courbé. Telles sont les atteintes du mal de vivre beckettien sur le corps humain. Un accident de tandem a privé les « géniteurs » de Hamm de leurs jambes : ils vivent dans une poubelle dont ils soulèvent de temps à autre le couvercle pour demander une dragée. Ironique et pitoyable :  c’est la définition du théâtre de Beckett.

Nell et Nagg, les géniteurs de Hamm, demeurent dans des poubelles

Une bande d’éclopés, voilà le personnel de Fin de partie. Le corps se révèle défaillant ; l’esprit est incapable de donner un début de sens aux choses. L’espoir existe, l’idéal aussi, mais il est sans cesse déçu. Hamm enjoint Clov et son père à prier avec lui : tous trois singent la dévotion mais l’intention semble sincère. Pourtant, le ciel ne répond pas. Toute espérance d’une transcendance quelconque s’évanouit. « Le salaud ! Il n’existe pas ! », s’afflige Hamm.

La dialectique du maître et de l’esclave, développée par Hegel, est l’armature sous-jacente de la pièce. Hamm (dont le nom évoque « hammer », « marteau » en anglais) s’acharne sur son domestique Clov (qui signifie « clou »…), le siffle comme un chien et le torture à plaisir : « je te donnerai juste assez de nourriture pour t’empêcher de mourir. Tu auras tout le temps faim. » Mais le rapport de domination est plus ambigu qu’il n’y parait. Hamm considère Clov comme son fils adoptif, il lui demande de l’embrasser et le supplie de le tuer.

Fin de Partie, de Samuel Beckett, au Théâtre de la Madeleine jusqu’au 17 juillet.
Du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 16h.
Réservation : http://www.theatremadeleine.com/index-alaffiche.html

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2 réponses à Fin de partie, de Beckett : dépresso-thérapie

  1. Christophe dit :

    Une belle pièce, où le rire est omniprésent mais désespéré. Nous y rions de notre propre misère. Quand l’angoisse est accrue par la longueur du propos, on ne souhaite qu’une chose : la fin de cette partie de souffrance. La mort. Le baisser de rideau. Bref, difficile de parler d’un bon moment. Et pourtant, il n’en est pas moins délicieux…

  2. Mathieu dit :

    Putain chuis deg. Je devais la voir, Anne m’avait offert des places. Et ils ont annulé toutes les représentations à la fin. J’ai pas pu. Gniiaaarrrrr